Rencontre Professionnelle coorganisée par l’École de la médiation, Universcience et l’Institut des Systèmes Complexes de Paris IdF (CNRS) – 9 octobre 2024, de 14:00 à 17:00. Détails et programme de la formation : https://www.estim-mediation.fr/evenement/rencontre-pro-construire-nos-futurs-complexite-et-incertitude/
Le 9 octobre 2024, invitée par l’École de la médiation, Universcience et l’ISC-PIF (CNRS), j’ai eu le grand plaisir de participer à la formation des médiateurs scientifiques lors d’une rencontre dédiée à la complexité et à l’incertitude. La rencontre proposait une dimension réflexive, au travers d’une table ronde réunissant Arsène Pierrot-Valroff (EHESS), Julien Randon-Furling (Centre Borelli, ENS Paris-Saclay), Marielle Verges (Universcience), et moi-même. Après avoir échangé sur les aspects définitoires et les implications de la complexité pour la médiation scientifique, la dimension pratique de la rencontre invitait les médiateurs à se mettre en situation de communiquer l’incertain. L’atelier animé par Ariel Kyrou, (voir l’essai “Dans les imaginaires du futur”, ActuSF, 2020) incitait les professionnels à réfléchir à la manière d’utiliser l’incertitude et la complexité dans le cadre de médiations : identifier les difficultés liés à l’incertitude scientifique, leur potentiel créatif et apprendre à les transformer en atouts pour la médiation.

Les productions des participants furent riche d’enseignements et pétris de créativité ; ce billet voudrait les mettre en valeur. Elles témoignent du rapport que les médiateurs scientifiques entretiennent avec l’incertitude, des difficultés afférentes à son partage à un large public, mais aussi des potentialités qu’elle peut susciter en termes de renouvellement des pratiques de médiation.
En quoi l’incertitude est-elle un obstacle dans relation sciences-société ? Ou un levier de médiation scientifique ?
Préalablement à la mise en pratique, nous avons proposé un moment réflexif aux médiateurs-participants, afin qu’ils prennent conscience des obstacles que peut représenter l’incertitude dans leur activité. J’ai agrégé leurs différentes réponses (cf. image 1) en plusieurs catégories. Ces dernières témoignent de la posture des médiateurs scientifiques face à l’incertitude :
- Image et confiance : Manque de confiance des publics envers sciences, image des scientifiques imposteurs ; manque de crédibilité
- Aversion à l’incertitude : Ne répond pas aux besoins de réponse ; Suscite peur, inquiétude ou incompréhension ; Sentiment d’être influençable ; Sentiment de dévalorisation : si on est dans l’incertitude c’est qu’on manque de connaissances
- Rapport aux choix et à l’action : Difficulté pour opérer des choix, enjeu pour les décideurs ; Blocage pour l’action ; Entrave le positionnement, surtout définitif ; Paralysation du « tremplin des possibles » ; apports à long terme moins engageants ; Difficulté de la prise de décision politique
- Considération pratique, faisabilité : Difficulté à communiquer ; Effort de compréhension plus impotant pour les publics ; Les médiateurs ne savent pas forcément comment en parler ; Communiquer l’incertitude demande plus de ttemps aux médiateurs (de préparation et de temps d’explication auprès des publics)
- Du point de vue des scientifiques : appréhension
- Risques : perception exacerbée du risque ; à qui profite l’incertitude et qui peut la manipuler ? ; mise en question de l’utilité-même de la médiation ; exploitation par des groupes d’intérêts
- Autres : Incertitude sur les bifurcations ; les système complexes et ses régulations/régulateurs : comment évoluer et/ou s’attendre à quelle()s évolution(s) ; perception erronée du risque

Puis, nous leur avons demandé de prendre du recul et de réfléchir à la manière dont l’incertitude et la complexité pouvaient constituer des modes renouvelés de médiation, des opportunités à saisir pour les professionnels. J’ai également synthétisé les réponses (cf. image 2) sous plusieurs grandes tendances :
- Relation avec les médiateurs et les scientifiques : Rapport plus horizontal ; Possibilité de se mettre à la place du chercheur ; humanisation de la figure du scientifique ; Possibilité d’impliquer les publics, de leur poser des questions ; favorise le débat ; favorise l’égalité face à l’incertitude ; humilité face à ce qu’on ne connaît pas ; gain de confiance envers les scientifiques
- Imaginaire : Mobilisation de l’imaginaire, de la créativité ; idée que tout reste à construire ; encourager l’innovation
- Émotions : Engagement émotionnel
- Rapport à la connaissance : L’incertitude n’est pas un manque de savoir, mais une manière de savoir ; image de la science comme toujours en cours ; visibiliser les désaccords au sein de la communauté scientifique ; humilité face à ce qu’on ne connaît pas ; aide à faire fonctionner son esprit critique ; éviter la complaisance ; développer une conscience collective
- Implications pour la société : adaptation aux changements facilitée ; liens plus forts entre sciences et société ; Incertitude : action possible du citoyen car tous au meme niveau de connaissance ?; donner du pouvoir à chacun, légitimation de la parole citoyenne ; appel à l’action, incitation à agir ; favoriser le dialogue et le débat ; renforcer la démocratie participative ; faire prednre conscience de la responsabilité collective ; encourager l’innovation ; promouvoir une prise de décision éclairée ; perspective de « recherche pour le public » ; développer une conscience collective

Proposez un projet de médiation intégrant l’incertitude
Après une mise en commun, les participants ont ensuite été répartis en trois groupe, chacun devant proposer une action de médiation intégrant – et s’appuyant sur – l’incertitude. Le bilan des projets dénote une véritable saisie de l’incertitude et de ses vertus créatives.

Le premier groupe a choisi pour thème la garantie de la paix sociale, en s’adressant aux citoyens. Ils envisagent plusieurs séance, c’est-à-dire un travail continu, sur le temps long, dans un lieu institutionnel garant du savoir : les médiathèques. Les ressorts de l’incertitude choisis pour communiquer sur le thème en question relèvent surtout de l’engagement émotionnel et imaginatif. Leur proposition est teintée d’un idéal de renforcement des liens entre les sciences et la société. Leurs ateliers prendraient la forme de dialogues et débats, c’est-à-dire de formats favorables à l’expression des incertitudes ainsi qu’à leur négociation. Ces formats privilégient également un rapport horizontal entre les publics, les médiateurs, les acteurs scientifiques. Afin de susciter le potentiel imaginatif des publics, les médiateurs songent à des ateliers de création de scenarii, d’anticipation des futurs possibles et des potentielles solutions. Dans ce modèle interactif, les publics deviennent eux-mêmes des sujets d’expérimentation, selon les participants. Leur objectif est d’amener les publics à indentifier les incertitudes, pour mieux les maîtriser et faire des suppositions, des probabilités, le tout dans un cadre structuré et artistique.

Le deuxième groupe a choisi un thème parangon de l’incertitude scientifique : le changement climatique. La divertisé des publics cibles et des intervenants épouse avec pertinence la conception dialogique de l’incertitude, et l’ambition de faire se rencontrer différents points de vue. En revanche, l’on peut se demander si le partenariat avec des entreprises n’est pas risqué. Il mériterait en tout cas certains garde-fous puisque l’incertitude peut être mise au profit d’entreprise afin de svir des intérêts plus économiques et politiques que scientifiques. La présence d’élus et d’acteurs économiques dans le cadre éducatif est discutable, surtout si elle prend la forme d’un « partenariat » suggérant une possible complaisance à leur égard. Par ailleurs, il conviendrait peut-être d’insister sur la présencer de scientifiques, afin d’équilibrer d’éventuels échanges entre élus, entreprises, enseignants et élèves, et pourquoi pas de convient également des acteurs associatifs plutôt qu’éconoqmiues. En revanche, mêler l’expression artistique, émotionnelle et sa conscientisation lors d’un débat est une manière judicieuse de sublimer les affects attachés à un sujet sensible tel le changement climatique. Engager le dialogue avec les parents d’élèves est également très pertinent dans la mesure où les jeunes publics, via l’éducation, sont un vecteur de connaissances et de réflexions auprès de leurs parents, qui demeurent bien souvent peu familiarisés avec la culture scientifique une fois leur cursus académique ou scolaire achevé. Utiliser l’objet comme vecteur et catalyseurs d’émotions ou de points de vue est intéressant car il peut faciliter la mise en commun, le partage.

Le choix du public effectué par le groupe 3 est tout à fait pertinent : les médiateurs scientifiques sont en effet bien souvent les premiers points de contact entre les acteurs scientifiques et les publics. Avant même de savoir si les chercheurs parviennent à communiquer leurs incertitudes et si les publics sont disposés à les entendre, il convient de s’assurer que les médiateurs se familiarisent les implications de l’incertitude dans le domaine scientifique. La question des inégalités sociales est un thème approprié, puisqu’il est également au cœur des enjeux de la médiation scientifique. C’est à la fois un thème de médiation et un contexte de médiation, riche en potentiel de réflexivité. Le travail sur trois séances permet une continuité, une régularité de la formation, car le temps long est nécessaire à l’appréhension des incertitudes. Le contact direct entre les médiateurs en formation et les travailleurs sociaux est intéressant dans la mesure où les médiateurs échangent les acteurs de terrain, dont ils auront probablement à médiatiser les incertitudes. Ainsi, ce projet ne se focalise pas seulement sur les incertitudes des scientifiques, mais aussi sur celles des parties prenantes d’éventuels débat socio-scientifiques. Les activités proposées font transparaître l’ambition de pacifier les relations entre scientifiques et travailleurs sociaux, d’acculturer les acteurs de terrain à la recherche scientifique. Attention toutefois à ne pas transformer cette volonté pacificatrice en annihilation des conflits, masquant le bien fondé et réduisant la légitimité des ressentis et expertises des travailleurs de terrain face à la sphère scientifique. Il faudrait, selon moi, veiller à pacifier les échanges entre parties prenantes, sans tenter de forcer l’acceptabilité sociale de tout ce qui porte l’étiquette scientifique. Il me semble que le terme « humanisation » va dans ce sens. le théâtre apparaît comme un mode d’expression approprié pour refléter certaines situations sociales complexes et sensibles. La dramaturgie comme ouverture sur l’autre et comme dépassement de soi pourrait favoriser la résolution de tensions, entre scientifiques, travailleurs sociaux, et publics béficiant d’aides sociales (généralement marginalisés par la culture scientifique).
En conclusion…
Cette rencontre formatrice participe à extirper l’incertitude scientifique des zones grises de l’impensé pour les professionnels de la médiation. Inéluctable, inhérente à la recherche scientifique et aux processus de production – comme de diffusion – des savoirs, l’incertitude est ainsi conscientisée. Certes, elle représente pour les médiateurs un certain obstacles, mais les efforts mobilisés pour la dépasser et l’apprivoiser témoignent d’une réelle créativité au service d’un renouvellement des pratiques de médiation. Les participants sont parvenus à se saisir de l’incertitude pour l’intégrer pleinement à leurs actions et à leurs discours, de manière à en faire une véritable aubaine dans la transmission de la connaissance.

