Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

[Skeptoscopie] Faire parler une grille de programmes : les ambitions affichées de France Culture (3/3)

Ma thèse (sujet ici) en communication scientifique à la radio française de service public m’amène notamment à observer la place accordée aux sciences et aux incertitudes au sein de la ligne éditoriale du groupe Radio France. À l’occasion de cette rentrée doctorale et radiophonique 2022, parcourons ensemble la nouvelle grille de programme d’une de ses chaînes : France Culture. Dans les billets précédents, nous avons explicité les clés de lecture à disposition du chercheur en information-communication pour l’analyse d’une grille de programmes (1/3). Nous les avons ensuite utilisées pour interroger la place et le rôle des sciences dans la programmation (2/3). Cette dernière chronique aborde les notions d’incertitude et de service public qui s’en dégagent.

Orienter dans l’incertitude : une mission de service public ?

Informer, divertir, éduquer : telles sont les missions du service public audiovisuel français.1 Parmi celles des médias plus généralement, figure une certaine orientation dans l’incertitude résultant des controverses sociétales ou encore d’un foisonnement vertigineux d’informations, parfois contradictoires. Le monde serait incertain et complexe, celui de l’information le serait encore davantage, et les individus y chercheraient donc des réponses.2 Cette mission de réassurance de publics présumés inquiets face à l’incertitude, idée souvent partagée dans la littérature en sciences de la communication et de l’information, est notamment mise en lumière par Marie-Noële Sicard : « au moment des crises, les médias sont à la fois les révélateurs grossissants de réalités cachées » ; « […] les médias contribuent à donner au public un grand sentiment d’incertitude et une certaine perception des risques. Ils sont en quelque sorte le miroir déformant de la relation devenue de plus en plus précaire entre l’environnement et l’ordre social » (Sicard, 1998 : 18)3 . Paradoxalement, les médias attisent l’incertitude et proposent de la dissiper. « L’institution médiatique a pour mission objective d’assurer la visibilité de ce qui se passe dans un contexte d’urgence et de forte tension où le besoin contigu d’information et de sécurité sont considérables » (Sicard, 1998 : 25). Sicard, comme nombre de chercheurs en sciences humaines, souligne la propension journalistique à certifier l’hypothétique, à rendre définitives des informations provisoires ou sujettes à caution. Elle suggère également que la notoriété d’un organe médiatique serait corrélée à sa capacité d’expression de certitudes, quand bien même ces dernières ne seraient pas synonymes de vérité ; cette dernière étant nécessairement plus complexe que la mise en ordre du monde opérée par les médias.

Quelle attitude France Culture adopte-elle, en 2022, face à la complexité du monde ; et comment envisage-t-elle son rôle au sein de ce monde présenté comme chaotique ? La direction de la station fonde ses prémisses programmatiques sur le constat d’un environnement incertain : « nous voulons aller plus loin encore sur un chemin toujours compliqué par l’incertitude des temps présents, la multiplication des situations de crise, la complexité économique et technologique du monde moderne » . Le monde est-il plus incertain aujourd’hui qu’auparavant ? Cette certitude médiatique pose question, surtout si l’on considère que les médias-mêmes participent à la construction du sentiment d’incertitude ; mais y répondre n’est pas ce qui nous intéresse présentement. Il convient surtout de remarquer à quel point les incertitudes liées à l’existence humaine et aux évènements qui la traversent ont acquis le statut de topos médiatique récurrent ces derniers mois.

Cela m’amène à évoquer le festival transmédia « Et maintenant ? L’époque face à l’incertitude », constitué de débats et d’une enquête publique, porté par deux organes de service public (Arte et France Culture) et des partenaires institutionnels telle l’ENS où se tenait la nuit de l’incertitude le 9 septembre dernier :

« […] la cinquième édition de la Nuit de l’ENS propose de découvrir, comprendre et apprivoiser l’incertitude. Transformer l’incertain en probable, l’inconnu en connu. L’incertitude c’est le doute méthodologique, moteur du progrès des connaissances. C’est aussi la propriété la plus fondamentale de la matière à sa plus petite échelle, celle de la physique quantique. […] Et c’est aussi l’information que le statisticien sait tirer du bruit. »4

L’incertitude propice au tournant postradiophonique : une radio qui s’écoute et qui écoute

Si l’incertitude se trouve au cœur de la ligne éditoriale de France Culture, et si la station affirme sa mission de service public en se présentant comme un phare dans un environnement complexe, la chaîne déclare implicitement que ce n’est cependant pas en promettant ce qui est parfois reproché aux médias : à savoir apporter des réponses sûres et simples pour rassurer, au détriment de la complexité et de la pluralité. « Pour les scientifiques, les faits sont complexes, la précision des termes indispensables, pour les journalistes, les faits parlent d’eux-mêmes, l’emphase du concret, l’inexactitude, la simplification abusive leur sont souvent reprochées. » (Sicard, 1998 : 33). A partir du constat de l’incertitude, France Culture ne propose pas à ses usagers de la réduire, mais plutôt d’en rendre compte pour les aider à l’appréhender plus sereinement : « rendre compte dans la diversité et le pluralisme des réalités qui nous entourent »5 . France Culture adosse deux verbes à l’incertitude : réfléchir et agir. Malgré l’aspect plutôt restrictif des réponses préformatées, qui peut être reproché au questionnaire en amont du festival « Et maintenant ? », sa dimension interactive témoigne du souci d’amener les auditeurs à ne pas seulement écouter les informations, mais à les réfléchir, les mettre en perspective et partager leur avis. Selon Marie Durrieu, co-créatrice de ce questionnaire : « C’est pour ça qu’on pose des questions provocantes, très binaires qui poussent à se positionner, ou alors des questions très complexes de géopolitique sur lesquelles on pense à priori ne pas avoir d’avis. Ça oblige le répondant à se positionner et à se poser des questions familiales et politiques qui ne se poseraient pas en temps habituels. »6

Capture d’écran des résultats à “Si demain, mon pays est attaqué, je fais quoi?” dans le questionnaire du festival “Et maintenant ?” – Accès https://www.etmaintenant-lefestival.fr/results [consulté le 12/09/2022]

L’on retrouve donc ici la notion de service public : informer, oui, mais aussi éduquer. Éduquer à exercer soi-même son esprit critique, à s’interroger sur les informations recueillies dans les médias, à penser les enjeux sociétaux actuels. Ce faisant, Radio France affiche la volonté d’intégrer davantage ses publics dans des projets collaboratifs : la postradio ne s’écoute plus seulement, elle se coconstruit et s’expérimente de façon diversifiée.

L’incertitude : objet d’une émission spéciale d’Avec Philosophie, à l’occasion de la Nuit de l’incertitude de l’ENS et du festival « et maintenant ? » (Arte & France Culture). Source : Avec Philosophie [@AvecPhilo]. (09/09/2022), Episode ACTU : quelle dose d’incertitude peut-on supporter ? L’incertitude a quelque chose d’insoutenable. Comment la distinguer dde l’ignorance ou du doute ?… [tweet]. Twitter. Accès : https://twitter.com/AvecPhilo/status/1568174920894382080 [consulté le 12/09/2022]

Le service public renouvelle ses voeux

La présentation de la grille se fait déclaration programmatique sur le devenir du service public radiophonique français, ou du moins sur ses ambitions en termes de valeurs. Ce dernier renouvelle ses vœux envers ce qui fonde la spécificité, à savoir une volonté de s’adresser aux Français dans leur diversité, et un soutien à la création. Il est intéressant de noter l’insistance avec laquelle la station réaffirme, dès les premières lignes de son édito de présentation, ses missions de service public7 , en particulier l’éducation : « Convaincus que la culture et la connaissance sont l’affaire de tous, de tous les âges, de toutes les origines, de tous les milieux sociaux »5 .

La notion de service public transparaît également dans l’ambition de s’adresser à un public plus large, que la chaîne expose en ces termes : « […] développer davantage notre audience et conquérir de nouveaux publics ». Si un service public est théoriquement destiné à l’ensemble des citoyens (accessibilité physique/matérielle, mais aussi cognitive/intellectuelle), France Culture est souvent dépeinte comme une station élitiste, de niche, ne touchant qu’une fraction particulière de la population. Les recherches de Glevarec et Pinet (2007) sur l’audience de la station montrent qu’elle est « la radio des professions intellectuelles et culturelles »8 . L’audience de France Culture serait surtout constituée de « personnes âgées, […] catégories de retraités et de cadres, […] professions libérales, parmi les diplômés du supérieur et les habitants des grandes villes », et en particulier de « […] professeurs et professions scientifiques, ainsi que […] professions de l’information, des arts et du spectacle » (Glevarec et Pinet, 20079 ). Il n’est donc pas surprenant que la station souhaite diversifier son audience. Sa politique éditoriale sur les réseaux sociaux numériques Instagram et Facebook (citons la publication de pastilles vidéos didactiques au graphisme soigné), ainsi que le développement de l’offre au format podcast ces dernières années, sur plusieurs plateformes, participent déjà de cette orientation. France Culture a également produit des contenus destinés aux enfants, à l’instar d’ À la belle étoile, les mondes de Chloé (animé par l’astrophysicienne Françoise Combes, été 2022).

Le tournant postradiophonique

Traditionnellement média du direct10 , la radio est aujourd’hui un média en partie délinéarisé. Autrement dit, des stations de radio, dont certaines existent uniquement sur internet, diffusent des programmes selon une grille horaire définie, en direct ou par préenregistrement. Mais elles se dotent aussi parfois d’un dispositif plus large : leur site internet et des applications permettent de réécouter les programmes diffusés, ou mettent parfois à disposition des contenus supplémentaires uniquement disponible en ligne (tels les « podcasts originaux »). Les chercheurs spécialisés dans les études sur la radio qualifient les mutations actuelles de ce média par les termes « tournant postradiophonique », « postradiomorphose »11.

Avec une application dédiée et une mise à disposition sur d’autres plateformes de streaming gratuit (Spotify, Apple podcast etc.), Radio France concentre ses efforts sur le format podcast. Si bien que le groupe ne se présente plus seulement comme une radio mais comme une véritable radiothèque. Ce parti pris semble lui réussir : France Inter et France Culture figure respectivement en 1ère et 2ème places des radios les plus podcastées en 2021 (selon Médiamétrie EAR Etude d’Audience Radio – National – Novembre-Décembre 2021). Le tournant postradiophonique est pleinement revendiqué par la direction de France Culture, cette dernière confirmant que les nouveaux formats web et l’écoute délinéarisée ont renouvelé le public et l’identité de la chaîne totalisant 40,3 millions d’écoutes (via les agrégateurs et les supports de Radio France) en 2021.

« Ce nouveau record d’écoutes en podcast – outre sa symbolique des 40 millions – atteste d’un changement majeur. France Culture est identifiée par plus d’1,7 millions d’auditeurs quotidiens comme une radio unique dans sa promesse éditoriale et ses formats à laquelle ils consacrent du temps et accordent leur confiance ; dans le même moment, un nombre toujours plus important de personnes comprend que France Culture est désormais un catalogue de magazines, de documentaires et de fictions de référence conçu pour être consulté au gré des désirs, des loisirs et des nécessités, adapté à une écoute délinéarisée moderne et confortable.  Un grand bravo aux équipes qui œuvrent sans relâche à rendre ce catalogue toujours plus riche, mieux indexé et plus vivant »

Sandrine Treiner – directrice de France Culture12

Les mutations radiophoniques au service des missions d’intérêt public

La présentation de la nouvelle grille de France Culture atteste d’une politique éditoriale se saisissant des opportunités de renouvellement radiophonique : « […] pousser chaque saison les frontières tant des sujets traités que des formats de l’antenne, du podcast, de la vidéo » ; « […] nouvelles émissions à l’antenne ou originellement proposées en numérique » ; « […] en podcast, sur scène comme à l’antenne »5

Ce qu’il me semble intéressant à retenir est le lien établi entre la diversification des formats, des modalités d’écoute (voire de visionnage), ainsi que d’usage en général (« à l’antenne et sur les réseaux sociaux »9 ) et la complexité du monde, la diversité des individus constituant la société à qui la station s’adresse. La démultiplication des formats et des supports ne serait pas seulement une tentative de se saisir des opportunités numériques pour rester dans la course à la modernité. Elle apparaît comme un moyen privilégié pour remplir une mission de service public : celle d’atteindre un nombre croissant d’individus aux pratiques variées, dans une société composite en termes d’âge, de catégorie socio-professionnelle, de centres d’intérêts, de niveau de formation…

  1. Bourdon, J. (2013). Le service public de la radiotélévision : l’histoire d’une idéalisation . Les Enjeux de l’information et de la communication, 14(2), 15-26. https://doi.org/10.3917/enic.015.0015 []
  2. Lire notamment Hansson, S. (2002). Les incertitudes de la société du savoir. Revue internationale des sciences sociales, 171, 43-51. https://doi.org/10.3917/riss.171.0043 []
  3. Sicard, M.-N. (1998). Entre médias et crises technologiques: les enjeux communicationnels. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion. []
  4. (05/09/2022), « Participez aux 3 débats « Et maintenant » à La nuit de l’incertitude à l’ENS », France Culture [page internet]. Accès : https://www.radiofrance.fr/franceculture/evenements/participez-aux-3-debats-et-maintenant-a-la-nuit-de-l-incertitude-a-l-ens-4175264?at_campaign=culture_com&at_medium=newsletter&at_chaine=france_culture [consulté le 08/09/2022] []
  5. Treiner, S., (27/08/2022). Édito, La rentrée de France Culture [dossier de presse]. France Culture [en ligne]. Accès : https://www.radiofrance.fr/franceculture/france-culture-decouvrez-la-grille-de-rentree-2022-9993058?at_campaign=culture_com&at_medium=newsletter&at_chaine=france_culture [consulté le 02/09/2022] [] [] []
  6. (31/05/2022), « Et maintenant ? L’époque face à l’incertitude. Avec M. Durrieu, E. Grangier, F. Worms, B. Razon, S. Treiner », in L’invité(e) des Matins, France Culture [page internet de podcast]. Accès : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins/et-maintenant-l-epoque-face-a-l-incertitude-avec-m-durrieu-e-grangier-f-worms-b-razon-s-treiner-3858249 [consulté le 08/09/2022] []
  7. Soit divertir, informer et éduquer – Bourdon, J. (2013). Le service public de la radiotélévision : l’histoire d’une idéalisation . Les Enjeux de l’information et de la communication, 14(2), 15-26. https://doi.org/10.3917/enic.015.0015 ; « Informer, éduquer, cultiver, divertir sont les 4 missions essentielles de Radio France » – Radio France, (s.d). « Notre rôle de média de service public », Radio France [page internet]. Accès : https://www.radiofrance.com/notre-role-de-media-de-service-public [Consulté le 02/09/2022] []
  8. Glevarec, H. & Pinet, M. (2007). France Culture Une seconde radio pour les professions intellectuelles et culturelles. Le Mouvement Social, 219-220, 115-129. https://doi.org/10.3917/lms.219.0115 []
  9. Id. [] []
  10. Deleu, C. (2013). Y a-t-il une spécificité du service public en matière radiophonique ? Les Enjeux de l’information et de la communication , n° 14/2(2), 95 110. doi:https://doi.org/10.3917/enic.015.0095 []
  11. Equoy Hutin, S. et Chauvin Vileno, A. (2016). Radio augmentée, radio enrichie. De la transposition des émissions radiophoniques consacrées à l’Histoire sur le web : circulation, altération, transmission. RadioMorphoses, (1). doi:10.4000/radiomorphoses.1420 ; CHEVAL J.-J., (2008). De la radio à la postradio, Médiamorphoses, n° 23, pp.23-29. []
  12. Treiner, S., (08/02/2022). « 40,3 millions d’écoutes à la demande : Record d’audience pour France Culture », France Culture [en ligne]. Accès : https://www.radiofrance.fr/franceculture/40-3-millions-d-ecoutes-a-la-demande-record-d-audience-pour-france-culture-5404971 [consulté le 07/09/2022] []

[médiation] La Nuit européenne des Chercheurs 2022

Bingo de l'incertitude scientifique

Le 30 septembre 2022, je me suis essayée à la présentation ludique de ma thèse, à l’occasion de la Nuit des Chercheurs (CNRS, INRAE, INRIA, INSERM et l’Université de Lorraine). Un regard porté sur une soirée de médiation scientifique dans les interstices de la nuit, pour aborder la science… mais surtout la recherche en cours.

Nuit des chercheurs 2022 - Université de Lorraine
Nuit des chercheurs 30/09/2022 – Campus SHS Université de Lorraine (Nancy)

Si la science nous offre des possibilités d’anticipation et de prédiction, elle n’en repose pas moins sur l’aventure tâtonnante de la recherche, dont le chemin est jonché d’imprévus. Qu’ils soient plus ou moins heureux, le chercheur doit bien les accepter… et pourquoi pas, les communiquer. Ma thèse s’intéressant à ces incertitudes scientifiques, j’ai interprété le thème de l’imprévu, augurant la Nuit européenne des Chercheurs 2022, comme un appel à oser une première action de médiation. Le 30 septembre dernier, j’ai donc présenté mes travaux lors d’un speed searching nocturne, sur le campus Sciences Humaines et Sociales de l’Université de Lorraine.

Le speed-searching

Ces ateliers consistent à attabler chercheurs et public une ambiance intimiste, propice à un échange informel. Au bout de 7 minutes, un son de cloche ordonne la farandole : les interlocuteurs du chercheur se lèvent pour regagner la table suivante, et se laisser séduire par les mots de science d’un autre chercheur dans une ritournelle épistémique.

J’ai pu, je l’avoue, émettre quelques réserves initiales : est-que les visiteurs ont réellement le temps de s’imprégner d’un sujet de recherches en 7 minutes, de poser des questions et de creuser plus profond que la surface liminaire ? L’enchaînement cadencé de travaux hétéroclites favorise-t-il vraiment la rétention d’information, ou bien ne crée-t-il pas une sorte de confusion, voire une sorte d’équivalence cognitive du syndrome de Stendhal ? En essayant de circonscrire mon sujet de thèse en un temps si réduit, ne risquais-je pas de débiter machinalement une fiche technique ?

Je n’avais pas prévu de me fourvoyer autant : j’ai rangé mes fiches au placard et laissé place aux conversations spontanées. J’ai certes expliqué mon terrain de recherche, et son bien-fondé : mais j’ai surtout essayé de laisser mes interlocuteurs en parler, le reformuler, l’étendre et le détendre, le retourner dans tous les sens. Finalement, je pense qu’il a peu été question de ma thèse, ou tout du moins, de ce que j’analyse réellement : statuts d’énonciation, modalités épistémiques, dispositifs communicationnel, socioéconomie des médias, épsitémologie… n’étaient pas invités à cette petite fête.

Ma thèse sous forme de bingo

J’ai choisi de présenter le coeur de mon travail, au sens praxique : mon outil quand j’ai les mains dans le cambouis. J’estime qu’il est important de montrer cette facette invisibilisée du travail en SHS ; un électrochimiste présent lors de la soirée m’a innocemment glissé que ses recherches étaient plus “techniques” que les miennes. Ce n’était vraiment pas mal placé de sa part, mais j’ai souris et me suis retenue de lui présenter le Dictionnaire d’analyse du discours tapi au fond de mon sac. J’ai présenté ma grille d’analyse parce que l’infocom, c’est technique aussi ; sauf qu’elle n’est pas très attractive.

Alors, je l’ai amaigrie et stylisée sous forme de jeu de bingo : quand j’écoute des discours scientifiques à la radio, je prête attention aux formes d’expression de certitude ou de doute, je les repère, je les coche, et parfois, quand mes interprétations ne sont pas trop bancales, je crie “Bingo !”1. La plupart du temps, j’enfreins la règle du bingo en ajoutant des cases, car ma grille d’analyse se construit au fur et à mesure de mes écoutes.

Ce carré cartonné m’a d’autant plus sauvé la mise que, pour la première fois, j’ai été confrontée à cette véritable épreuve du feu qu’est l’adresse à des enfants. Lorsque deux jeunes gens se sont présentés à ma table, je me suis montrée défaite l’espace de quelques secondes. Leur sérénité et leur enthousiasme ont rapidement dissipé mes craintes. Avec étonnement et plaisir, j’ai accueilli leur réceptivité et leur réactivité, alors que je redoutais que mon sujet de recherche leur soit trop peu familier. Finalement, c’est auprès de mes amis, venus m’apporter quelque soutien, qu’il a été le plus difficile de m’exprimer.

Les effets du public sur la recherche

Alors qu’en ce début de contrat doctoral, le vertige me saisit, que l’angoisse point même parfois, cette action de médiation m’a rappelé que si je m’y suis engagée, c’est parce que chercher est aussi une source de plaisir, d’amusement.

Ce fut donc une expérience, au sens foucaldien, car ma thèse et moi en ont été transformées. Ou au sens de la pub Perle de lait ; c’est moins prétentieux. J’ose espérer que mes interlocuteurs ont pu en emporter chez eux, en eux, quelques miettes.

Alors qu’en ce début de contrat doctoral, le vertige me saisit, que l’angoisse point même parfois, cette action de médiation m’a rappelé que si je m’y suis engagée, c’est parce que chercher est aussi une source de plaisir, d’amusement.

Ce fut donc une expérience, au sens foucaldien, car ma thèse et moi en ont été transformées. Ou plutôt au sens de la pub Perle de lait ; ne risquons pas le pêché d’orgueil. J’ose espérer que mes interlocuteurs ont pu en emporter chez eux, en eux, quelques miettes.

“ Je ne pense jamais tout à fait la même chose pour la raison que mes livres sont pour moi des expériences, dans un sens que je voudrais le plus plein possible. Une expérience est quelque chose dont on sort soi-même transformé.”

Michel Foucault ; entretien avec D. Trombadori, Paris, fin 19782

Mon sujet de thèse interroge les représentations médiatiques, et in fine, sociales de l’incertitude scientifique. Si quelques personnes m’ont posé des questions méthodologiques (et je les remercie pour cette démonstration d’intérêt), j’ai surtout apprécié les remarques relatives à leur perception de l’incertitude scientifique dans les médias. Certaines contrevenaient à une idée reçue, postulant une aversion à l’incertitude, ou une plus grande confiance accordée aux journalistes ou scientifiques s’exprimant avec assurance. Une femme m’a par exemple expliqué que plus un chercheur se montrait incertain, plus elle lui accordait sa confiance ; une autre participante a répliqué que pour elle, c’est l’inverse.

Ces échanges m’ont convaincue que mon projet de thèse doit être enrichi : je ne peux pas me contenter d’une étude de l’émission. Les organes médiatiques façonnent certes, ou en tout cas orientent des représentations sociales liées aux sciences, à la figure du scientifique ; ils nourrissent probablement les attentes d’une société envers le discours scientifique au sein de l’espace public. Toutefois, ce qui est construit par les médias répond non pas tant aux attentes des publics qu’à la représentation que les médias se font desdits publics. Une fois analysés le traitement et l’expression de l’incertitude scientifique dans les médias, encore reste-t-il à savoir comment cette dernière est perçue par les auditeurs/spectateurs.

Certains participants m’ont par exemple témoigné leur impression que les journalistes ou scientifiques médiatisés escamotent l’incertitude, participent d’une certification systématique ; justifiant ainsi, pour le participant, un délaissement des pratiques informationnelles. D’autres ont témoigné d’un sentiment inverse : celui d’une incertitude scientifique généralisée dans l’espace informationnel, à tel point qu’elle semble extrapolée, sinon créée, par les journalistes, acteurs médiatiques. En les interrogeant, j’ai constaté que ces divergences de perception étaient en partie liées aux pratiques informationnelles des participants (notamment aux types de médias consultés et à la diversification des sources).

Enfin, je salue le caractère profondément festif de cette manifestation, seyant particulièrement une célébration de la recherche scientifique comme véritable surprise-party.

  1. non, ça, ça n’arrive jamais – l’eurêka est un mythe []
  2. « Entretien avec Michel Foucault » ; entretien avec D. Trombadori, Paris, fin 1978), Il Contributo, 4e année, no 1, janvier-mars 1980, pp. 23-84. Consulté à l’adresse : http://1libertaire.free.fr/MFoucault171.html#:~:text=J’ai%20tout%20%C3%A0%20fait,voudrais%20le%20plus%20plein%20possible. []