Naviguer dans l’incertitude : rencontre avec des lycéens
Le 11 octobre 2024, à l’occasion de la fête de la science, l’enseignante de philosophie Carine Mercier (lycée Charlemagne, Thionville) et l’association Des Mots & Débats m’ont invitée à animer un atelier avec des élèves de première. Inspirée par la métaphore nautique du thème annuel, « l’océan des savoirs », je ne peux que résumer mon approche par les mots d’Edgar Morin (2006). La connaissance est une navigation dans un océan d’incertitudes. Mais plus précisément, la connaissance est une navigation dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitudes. Ce qui veut dire que les connaissances vont en se démultipliant, et l’accès à ces connaissances – si ce n’est cognitif mais au moins physique – est aujourd’hui plus ouvert qu’aux siècles précédents. Dans la lignée d’Edgar Morin, je dirais que oui, les savoirs, leur masse, leur complexité nous dépasse : n’est-ce pas là que se niche tout l’intérêt ? Cela nous invite à l’accueillir et admettre notre humilité face au pouvoir de connaître. Si l’on pense avoir tout compris, c’est que l’on n’a rien compris du tout. Cela nous oblige aussi à adopter une posture réflexive sur nos propres connaissances et sur nos stratégies d’acquisition des connaissances, pour ne pas se noyer dans tout ce savoir, comme l’éducation aux médias ou des postures critiques.
Néanmoins, gare à la noyade dans le scepticisme : des îlots de certitudes, parfois éphémères ou sujets au mouvement, auxquels on peut s’agripper, nous accordent de fonder de nouveaux savoirs sur leur sol. Ces îlots sont justement atteignables par l’éducation aux médias et à une information scientifique de qualité.
J’ai souhaité transmettre cette attitude de plaisance mais vigilante aux élèves du lycée Charlemagne, afin qu’ils dépassent la vision éculée soulignant l’angoisse suscitée par l’infobésité. Leurs réactions, teintée de timidité mais aussi de curiosité, ont fait émerger plusieurs constats.
S’informer
La première question de l’enseignante de philosophie à ses élèves fut : « qu’est-ce que s’informer pour vous ? Et comment vous informez-vous ? ». Certes, parmi eux et d’après eux, aucun ne lit la presse… Mais lorsqu’il s’agit de leur demander s’ils lisent la presse en ligne et suivent les comptes des médias papier sur les réseaux sociaux, tous lèvent la main. Il me semble nécessaire de rassurer les élèves sur la pertinence de l’information en ligne, de légitimer les pratiques dont ils ne sont qu’à demi conscient ou dont ils n’osent pas parler, de surcroît dans un cadre scolaire parfois normatif. Il est même impératif de se départir des formules « s’informer sur internet », ou « sur les réseaux sociaux ». Ces derniers sont des types de canaux, des chemins d’accès vers des sources hétérogènes, non fiables comme très pertinentes. Éduquer les lycéens aux médias appelle à se défaire d’une approche en termes de canaux – la radio ou la presse ne sont pas forcément plus fiables que les informations numériques et inversement – pour aborder ces problématiques en termes de conscientisation des choix. La palette de façons de s’informer est foisonnante : l’essentiel est de suivre une démarche active et conscientisée.

Information ou savoir ?
Nous avons également passé du temps à distinguer les notions d’information et de savoir. Sven O. Hansson écrit que nous vivons dans « la société du savoir ». Pour être exacte, « nous vivons dans ce qu’on nous dit être tantôt une société du savoir, tantôt une société du risque » (2002). Il y voit une part d’acuité, et une part de mythe. Oui, les savoir s’accumulent, mais d’autre part, les incertitudes et les risques sont de plus en plus saillants. Le savoir est donc une croyance, au sens d’adhésion, mais une croyance « vraie » car justifiée, prouvée. « Pour qu’un objet puisse être regardé comme savoir, il faut qu’il soit assimilé dans le système de croyances du sujet connaissant » (Hansson, 2002). La notion de savoir articule donc un pan objectif et un pan subjectif. Emprutons également à Hansson la distinction limpide entre savoir et information : une information peut être à disposition (ex. nous avons sur notre table un libre pas encore lu, ou quelque chose que l’on a appris par cœur), mais elle n’est pas pour autant savoir. Pour que l’information devienne un savoir, il faut l’assimiler dans son système de croyance, la comprendre. Encore faut-il, pour l’assimiler, que l’information soit assimilable… C’est là tout le travail, à mon sens, des médiateurs et des journalistes.
Puis, les lycéens ont fait part de ce qu’ils pensent être les sources d’information des journalistes (cf. http://www.ajp.be/telechargements/deontologie/guide_des_bonnes_pratiques_CDJ_AJP.pdf + https://www.sciencepresse.qc.ca/sites/default/files/inline-files/Sources%20journalistiques_0.pdf + Van Eeckhout, 2007) : les témoignages et les enquêtes de terrain. J’ai été surprise qu’ils mentionnent uniquement ces sources, d’autant plus que le journalisme d’investigation se raréfie. Cet échange fut donc l’occasion de leur expliquer que les sources principales des journalistes sont en réalité les dépêches d’agences de presse ou des communiqués de presse. J’ai voulu attirer leur attention sur le fait que les communiqués, à visée autant communicative et promotionnelle qu’informative, sont parfois repris sans recul critique par des journalistes, contraints par une économie avare de temps, d’argent, et de moyens humains. Une autre source n’avait pas traversé leur esprit : les autres médias eux-mêmes. Pourtant, cela est important à savoir dans la mesure où ces jeunes gens ont cité parmi les premiers critères de crédibilité d’une information sa reprise dans un grand nombre d’autres médias. Or, la reprise en écho d’une information, ou de la manière dont elle est traitée, ne garantit pas pour autant sa justesse ou sa pertinence.
Critères de confiance et de méfiance envers les médias
À la question « quels sont les critères auxquels se fier pour évaluer l’information ? », outre la reprise médiatique, les adolescents ont cité en premier lieu le nombre de « j’aime » sur les réseaux sociaux. Autrement dit, ils confèrent une grande importance au niveau de propagation et de réaction des autres individus. Ils ont également évoqué la personnalité du présentateur, ou de l’invité, dans les médias, en termes de charisme et de prestance ; pourtant, ils avouent ne pas se renseigner sur la personne (diplômes, carrière, cercles d’intérêts…). En trouvant un contre-exemple pour chaque critère de fiabilité donné par un élève, j’ai pu les amener à conclure qu’il n’existe pas un critère absolument satisfaisant ; il faut se créer un faisceau d’indices, multiplier les critères, et les recouper.
Puis, nous avons retourné la question : « quels sont vos critères de méfiance ? ». Le tout premier fut la présence de fautes d’orthographe et de grammaire, car cela témoigne, selon eux, d’une absence de relecture et donc d’un travail bâclé. Cependant, des sites de désinformation sont souvent extrêmement travaillés, soignés, et l’on peut supposer que le recours à l’intelligence artificielle aide également les auteurs de publications frauduleuses à écrire avec un style soutenu. Plus étonnant, ils ont souligné l’importance de la gestuelle et de l’éloquence, mais surtout leur ambiguïté. Pour certains, un ton convaincant, une gestuelle assurée donnent confiance envers le locuteur ; pour d’autres, une trop grande aisance et une attitude trop assertive peuvent au contraire dénoter une prise de parole trop travaillée, mensongère, voire une tentative de manipulation. Ainsi, l’expression de l’incertitude signifie pour certains un gage de sincérité. Ils affirment également se méfier : des titres sensationnalistes, de l’absence des sources, des propos incohérents ou contradictoires, des avis personnels, des images trop accrocheuses et de l’absence de l’information dans d’autres médias (logique de recoupement).
Enfin, quand je leur ai demandé ce que l’incertitude de l’information suscitait chez eux, j’ai été agréablement étonnée de l’absence des termes « crainte », « angoisse », ou encore « désorientation » qui l’accompagnent souvent dans les discours médiatiques ou politiques. La réaction la plus enthousiasmante a été celle d’un élève témoignant de la curiosité que cela suscite chez lui, et donc de l’envie d’en apprendre davantage et de naviguer plus loin sur l’océan des savoirs.

Merci à Pascal Didier ainsi que toute l’équipe de l’association Des Mots & Débats, au lycée Charlemagne de Thionville et aux jeunes curieux qui ont participé à cet atelier.
Table ronde à visionner ci-dessous :
Bibliographie :
Hansson, S. O. (2002). Les incertitudes de la société du savoir. Revue internationale des sciences sociales, 171(1), 43‑51. doi:10.3917/riss.171.0043
Morin, E. (2006) . Les sept savoirs nécessaires. Revue du MAUSS, (no 28(2), 59-69). https://doi.org/10.3917/rdm.028.0059
Van Eeckhout, L (2007). Les sources d’information des journalistes : un état des lieux. Migrations Société, 2007/3 N° 111-112, pp. 161-163. https://doi.org/10.3917/migra.111.0161
Conseils de lecture :
Cordier, A. (2023). Grandir informés : les pratiques informationnelles des enfants, adolescents et jeunes adultes. Caen : C&F éditions.
Mercier, A. (2019, 28 mars). Pourquoi une information ne sera jamais totalement objective. INA La revue des médias. Repéré à https://larevuedesmedias.ina.fr/pourquoi-une-information-ne-sera-jamais-totalement-objective
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Pénélope Selhausen-Kosinski (18 octobre 2024). [médiation] Naviguer dans l’océan des savoirs – fête de la science 2024. Skeptoscope. Consulté le 19 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/12j20


